Passionnée, Florence Cache se définit comme « accompagnante des abeilles ». Son objectif ? Faire en sorte que leur vie soit paisible, qu’elles reprennent des forces, retrouvent leurs instincts et leur équilibre naturel. Il ne s’agit pas de produire du miel pour les humains et d’en faire commerce, mais plutôt de leur donner les conditions de vie qui leur permettent de survivre et prospérer. Une tâche ardue dans un secteur en crise. Petit tour d’horizon dans l’univers fascinant des abeilles.

Abeilles
Photo de Lisa Fotios provenant de Pexels

Etat des lieux d’un monde en crise

L’abeille est le seul insecte pollinisateur qui ait été élevé par l’Homme. Autrefois, toutes les fermes en avaient pour polliniser vergers et champs, et avoir un peu de sucre. Les abeilles font partie du patrimoine culturel aussi bien que naturel. Aujourd’hui encore, il existe de très nombreux apiculteurs amateurs dont on peut apercevoir les ruches parsemées dans le paysage. Ils sont actuellement 70 000 en France (source: ici).

Cependant, il en va des abeilles comme du reste dans le système agro-industriel moderne. On les traite comme les autres animaux d’élevage : on leur prend ce qu’elles produisent et on leur donne un substitut de nourriture, en l’occurrence le sucre. De fait, on commande plus de sucre pour les abeilles qu’on ne produit de miel depuis de nombreuses années. En France, le miel pouvait jusqu’ici venir d’un autre pays et être revendu sous le nom d’un apiculteur français. Heureusement, ceci est en cours de changement grâce à une nouvelle loi obligeant à mentionner les pays d’origine du miel sur l’étiquette.

Un système à bout

Sélectionnées et croisées à la recherche d’une race plus douce, les abeilles actuelles ne peuvent plus s’adapter facilement aux changements rapides, à la baisse soudaine de nectar. Or, avec les monocultures, c’est leur lot régulièrement. Pendant une période, elles vont avoir accès à d’immenses champs de colza qui vont leur permettre de produire beaucoup de miel, et la reine va pondre en conséquence. Puis, le champ est récolté et il n’y a plus d’autre source de nourriture dans le secteur avant quelques mois…

Ces changements drastiques sont très difficiles à gérer pour les races actuelles. La réponse des apiculteurs, dépendants à plusieurs niveaux de ce système productiviste généralisé, est la transhumance : on emmène les ruches parfois à plusieurs centaines de kilomètres pour trouver d’autres champs ou forêts qui puissent les nourrir.

Ailleurs, cette logique a été poussée plus loin, notamment aux Etats-Unis. Là-bas, les gros apiculteurs gèrent jusqu’à 40 000 colonies tandis qu’en Europe, un apiculteur s’occupe de quelques centaines de colonies tout au plus…

« Surtout aux Etats-Unis, un apiculteur sur deux ne vit pas du commerce du miel, mais de la transhumance de ses ruches. C’est, à la différence de ce qui se passe en Europe, une véritable industrie, avec des apiculteurs qui chargent plusieurs centaines de colonies par camion et qui parcourent le pays pour vendre aux grandes exploitations de fruits et légumes un service de pollinisation. »

http://save-the-bees.e-monsite.com/pages/un-constat-alarmant.html

Non seulement cette pratique se répercute sur le prix des fruits et légumes, mais surtout, le taux actuel de mortalité des abeilles ne permet plus une pollinisation suffisante pour toutes les grandes cultures américaines.

Nous sommes loin des petites ruches pollinisatrices de nos aïeux…

Comme pour le reste du vivant, ce système poussé aux extrêmes n’est pas respectueux du fonctionnement naturel des abeilles. Le miel qu’elles produisent est censé les nourrir et leur permettre de passer l’hiver puis de se déployer au printemps. L’Homme pourrait en prélever un peu, mais la consommation actuelle dépasse les possibilités des abeilles, malmenées qui plus est par le système de monocultures et les pesticides associés.

Face à ce constat préoccupant, des apiculteurs amateurs et professionnels cherchent à faire autrement, dans le respect. Florence en fait partie et nous raconte.

L’apiculture d’accompagnement : origines de la démarche et choix des ruches

« Il y a quelques années, je me suis formée à la permaculture et en parallèle j’ai découvert les abeilles. C’était l’aboutissement d’un cheminement me conduisant vers la réalisation en actes d’une vie plus en harmonie avec la nature. »

Florence découvre les abeilles grâce à une amie, qui l’emmène à la rencontre de J.C. Guillaume et de ses ruches Warré améliorées. Ces ruches doivent leur nom à l’Abbé Warré (1867-1951), qui a créé une ruche la plus naturelle possible et en même temps assez simple à construire pour que tous puissent la réaliser. Sa forme est presque cubique.

L’amélioration de ce modèle par M. Guillaume concerne l’aération : mieux ventilée, elle offre de meilleures conditions aux abeilles.

Il existe d’autres types de ruches. Les ruches Dadant sont les plus connues car utilisées pour l’apiculture professionnelle. Elles sont plus grandes et rectangulaires. Elles sont utilisées par les apiculteurs professionnels car les cadres et les volumes qu’elles contiennent rendent plus facile l’exploitation des abeilles et donc produire plus de miel que les ruches Warré.

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Ces ruches-là ne font pas partie du panel que l’on peut trouver chez Florence. En effet, son objectif n’est pas de produire du miel, mais de soutenir les abeilles. Ses colonies d’abeilles ne sont pas encore assez fortes pour qu’on prélève leur miel. Et si elle leur en prenait un peu, ce serait surtout pour leur constituer un stock en cas d’hiver trop rude.

Quelles ruches chez Florence alors ?

D’abord, une ruche Warré. Équipée de cadres, comme les Dadant, elle rend plus facile la manipulation et l’observation des abeilles. Florence a construit la sienne avec un panneau de verre à l’arrière afin d’observer ce qui se passe à l’intérieur sans avoir à déranger les abeilles.

Florence l’a faite aussi dans l’éventualité d’un besoin de provoquer un essaimage contrôlé. Dans ce cas, une ruche permettant de manipuler facilement les abeilles serait la bienvenue. En attendant, elle s’en sert pour ses observations.

En plus des ruches Warré, Florence s’est formée aux ruches en paille avec Bernard Bertrand, et aux ruches-troncs, avec Henri Giorgi.

Les ruches en paille

Bernard Bertrand, agriculteur, ethnobotaniste, vannier hors pair et fondateur des éditions de Terran, s’intéresse également aux abeilles. Il crée la revue « Abeilles en liberté », à laquelle participe Henri Giorgi d’ailleurs. Et il forme des apiculteurs aux ruches de biodiversité en paille entre autre.

Ces ruches ne sont pas les plus appropriées pour récolter le miel, ni manipuler les abeilles ou les observer. Pour tout cela, il faudrait en effet les retourner et endommager l’intérieur de la ruche. Leur objectif est essentiellement d’offrir un abri naturel proche de ce que pourraient trouver les abeilles dans leur biotope. C’est une ruche d’accompagnement.

Lorsque l’on ouvre une ruche paille (ou une ruche tronc), on se rend compte que les abeilles, naturellement, ne construisent pas du tout de manière rectiligne comme on le leur demande avec les cadres. Elles créent des formes courbes de toute beauté.

Ces modèles de ruches font partie du patrimoine culturel. Les anciens les utilisaient et prélevaient du miel avec beaucoup d’appréhension car il leur fallait obligatoirement casser des rayonnages … En ce sens, pour la production de miel, mieux vaut privilégier les ruches Warré.

Les ruches paille ont un autre inconvénient : elles ne résistent pas bien aux intempéries et doivent donc être abritées. Mais elles présentent l’avantage d’être simples à réaliser avec des matériaux facilement disponibles : paille, bouse et cendre.

Ruches-troncs

Henri Giorgi, situé dans les Cévennes, a d’abord été apiculteur traditionnel, utilisant la transhumance, le sucre et toutes les techniques habituelles chez les apiculteurs professionnels. Puis il a vécu un tournant et depuis, il fait des ruches-troncs.

La ruche-tronc est aussi une ruche d’accompagnement. Il s’agit d’un tronc évidé recouvert d’une lauze de schiste. Les essaims s’installent naturellement dans des troncs creux. L’idée est donc de les aider à retrouver leurs instincts et leurs équilibres vitaux naturels.

Là encore, pas de cadres. Les abeilles construisent leurs propres rayons. Avec cette ruche, il est possible d’observer les abeilles et de récolter un peu de miel. Le seul inconvénient de ce type de ruche, c’est son poids.

Engagement pour et auprès des abeilles.

Promouvoir l’apiculture naturelle

On le comprend au choix de ses ruches, Florence n’est pas apicultrice pour le miel. Ce qu’elle veut, c’est observer les abeilles, apprendre d’elles et les accompagner.

Après avoir fini ses deux stages passionnants, Florence s’est mise en contact avec les apiculteurs autour de chez elle. C’est ainsi qu’elle a découvert l’association Abeille Citoyenne.

Avec d’autres membres de l’association, ils s’organisent pour participer à l’édition 2019 de Biocybèle et donner une conférence sur les différents types de ruches. Pour l’édition 2020 (annulée), il était prévu de donner une conférence sur la méthode de Geert Steelandt.

Là encore, l’approche est celle de « l’apiculture apicole », ou l’Homme au service des abeilles plutôt que l’inverse. On travaille à la sauvegarde de ces pollinisateurs essentiels, et on vise une production raisonnée.

Dans cette lignée du « plus naturel possible », Geert Steelandt a réussi l’exploit de trouver un moyen de lutte naturel contre le fléau du varroa, acarien parasite des abeilles qui les décime.

http://granthambeekeepers.blogspot.com/2014/03/varroa-control.html

Qu’a-t-il donc trouvé ? Eh bien il s’agit tout simplement d’un autre acarien, prédateur naturel du varroa. Cet acarien du doux nom de Stratiolaelaps scimitus est déjà utilisé en bio pour lutter contre d’autres nuisibles. Il vit dans le sol et sort manger les acariens varroa des abeilles. En hiver, il monte dans la ruche se réchauffer.

En plus de son engagement dans l’association Abeille Citoyenne, Florence donne des formations sur les ruches paille et proposera peut être un jour un accompagnement à la fabrication de ruches-troncs.

Elle recueille également les essaims chez les particuliers. Si vous habitez le Tarn et souhaitez vous former, ou bien si vous avez un essaim en train de s’installer près de chez vous, vous pouvez la contacter ici : flosablo@free.fr

Merveilleuses abeilles !

Photo de Raj Steven provenant de Pexe

Si Florence aime tant observer les abeilles, c’est qu’elles ont un mode de fonctionnement fascinant qui peut être source d’inspiration pour les humains.

Les abeilles d’une ruche forment un seul tout. On pourrait faire une analogie et dire que la reine est le cerveau et les abeilles les cellules. Dans ce corps, chacune a un rôle précis et vital pour toute la colonie. Au cours de sa vie, une abeille change plusieurs fois de rôle. Mais ce qui est constant, c’est l’entière interdépendance des abeilles entre elles et leur parfaite coordination.

L’exemple de leurs estomacs est parlant. Car si les abeilles ont chacune leur propre estomac, elles ont aussi un « estomac collectif ». C’est avec celui-ci qu’elles vont digérer le sucre et se le passer d’abeille en abeille jusqu’à le transformer en miel !

Elles poussent le sens du collectif à l’extrême puisque, à l’heure de mourir, la plupart ne rentrent pas à la ruche afin de ne pas donner du travail de nettoyage aux autres…

Sans aller les imiter sur ce terrain-là, il est passionnant d’observer ces relations d’interdépendance totale et de coordination parfaite. La permaculture invite les humains à devenir conscients des interrelations dans lesquels ils sont engagés et à en prendre soin. Observer les abeilles permet de voir ces interconnexions à l’œuvre dans un groupe, et par là même, de réfléchir à notre propre intelligence collective.

Abeilles et soins naturels

L’observation que mène Florence est aussi scientifique. Depuis quelques temps, elle fait partie d’un groupe d’apiculteurs amateurs qui testent la connaissance des abeilles en matière de pharmacologie naturelle. Son constat : elles savent mieux s’en servir que nous ! En fonction des besoins de la ruche, les abeilles iront plus vers leurs récoltes de pollen de thym, de romarin ou d’acacia. Depuis peu, on sait aussi que les abeilles savent se servir des champignons.

C’est Myriam Lefèvre qui l’a initiée à ce thème. Elle-même l’a découvert grâce à Paul Stamets, un mycologue américain adepte de bioremédiation, qui a observé que les abeilles farfouillaient dans ses champignons et se demandait pourquoi. Intriguée, Myriam décide de comprendre.

Ainsi, Myriam rassemble des apiculteurs amateurs aussi curieux qu’elle et leur demande de tester l’utilisation d’extraits de champignons préparés à destination des ruches. Comment cela fonctionne-t-il ? Ces extraits sont donnés à la moitié des ruches puis on observe s’il existe des différences entre les ruches qui en ont consommé et les autres. On peut aussi tester sur une ruche un peu faible pour voir si ça l’aide à se remettre, ou bien sur un groupe fraîchement essaimé qui repart de zéro.

Lors de ces expériences, les apiculteurs ont observé une amélioration de l’immunité ou du tonus musculaire des abeilles. Ils ont aussi observé que, si la ruche est un peu faible, cela peut vraiment l’aider à reprendre des forces. Mais si elle est à bout, c’est peine perdue, et il ne sert à rien de s’acharner.

Ces extraits s’utilisent dans les moments un peu plus délicats pour les ruches : en fin d’hiver / début de printemps ou début d’hiver. Mais attention, il ne s’agit pas d’un nouveau produit magique qui permettrait des milliers de ventes ! Non, il s’agit de mieux connaître les interactions entre champignons et abeilles afin d’aider ces dernières au mieux.

Conclusion :

Les abeilles sont des insectes incroyables dont le mode de vie est inspirant. Les accompagner ouvre à un monde où le collectif prime sur l’individuel et où chacun a sa place.

Aujourd’hui, elles sont en danger. Chacun, à son échelle, peut agir pour les aider. En privilégiant le bio par exemple. En réduisant sa consommation de miel. Mais aussi en plantant des fleurs mellifères et pollinifères, des haies aux espèces variées et fleuries lorsqu’on en a la possibilité.

Haies persistantes (https://www.jardiner-malin.fr/wp-content/uploads/2017/02/haie-belle-annee-300×300.jpg)

Il est vraiment vital de leur offrir de la nourriture de manière pérenne pendant leur période de grande activité. Pour cela, l’association Agir pour l’environnement propose de créer des « zones de bzzzz », et fournit les sachets de graines qui vont avec. Plus d’infos ici.

Et si on le peut, pourquoi ne pas leur construire une ruche d’accompagnement ?

Des abeilles et des Hommes

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